Découvrez les textes «2054» et «Où la Conversation a-t-elle commencé ? » #concoursCherDemain

 

Août 2054

 

Nous sommes dans un monde décimé par les guerres. L’argent et le pouvoir sont les principales préoccupations des chefs d’États. La surface de la Terre est vide, déserte et dévastée. Les constructions humaines ont disparu de notre champ de vision. La vie est maintenant sous-terraine. Y ont été aménagés nombres d’installations pour la survie de l’espèce humaine. De ce fait, l’existence humaine s’est adaptée à la vie souterraine. Les animaux n’existent plus. Ils ont été remplacés par une autre forme d’intelligence, les robots. Ceux-ci sont partout ; dans les foyers, pour les tâches ménagères, garder les enfants, surveiller la rue, la population, mais également au dehors, pour se battre.

 

Chaque robot possède un numéro de série attribué lors de leur création à l’usine internationale de robots, l’U.I.R. Ils sont ensuite séparés en 2 catégories, une grande moitié ira se battre, tandis que les autres seront destinés aux foyers humains. Dans ce monde profondément instable, un grand texte régit les relations entre humains robots. La loi 17 est la plus importante, aucun contact entre les robots de guerre et les humains. La loi 76 est également considérable, personne ne doit remonter à la surface.

 

Marie-Lou a 17 ans. Elle est une jeune fille ravissante et pleine de joie. Elle vit à Sub-Novgorod, dans ce qu’est aujourd’hui la ville Nijni-Novgorod de Russie. Sa famille est différente des autres, en effet, son père n’est autre que le président. Les règles 17 et 76 sont donc pour elle les plus importantes. Mais pourtant, un jour, Marie-Lou se dispute très fort avec ses parents, et désobéit : elle remonte à la surface.

 

"Essoufflée, je m’arrête quelques instants. Derrière moi, je ne vois même plus la maison, en revanche je commence à voir de la lumière de là-haut. Plus que quelques mètres, et enfin j’arrive en haut. Mais alors que j’ouvre la lourde porte qui me permet de m’évader au dehors, j’entends d’atroce bruits métalliques, la porte s’ouvre.

 

"Le panorama qui s’offre à moi est décimé. En bas, les gens nous mentent, ils nous ont toujours dit, et plus particulièrement à moi, fille du président, qu’en haut, il y avait la guerre. Mais en réalité, il n’y a juste rien. Je pousse la lourde porte, et m’engage vers l’inconnu.

 

"Après quelques heures de marche, je décide de me reposer à l’ombre de la carcasse d’un des rares arbres à avoir survécu. C’est alors que se font entendre d’atroces bruits métalliques, suivi d’un nuage de poussière. Terrorisée, je me recroqueville sur moi-même en me bouchant les oreilles. Lorsque je relève la tête, R-76492 me regarde. C’est un robot armé. Je viens d’enfreindre la règle numéro 17. D’abord craintive je recule d’un pas. Mais alors qu’il continue de me regarder, mon cœur s’emplit de peine. Il est mignon ce robot, avec ses grands yeux électriques. J’ai mal au crane. Mon père va me tuer, je murmure. Puis je perds connaissance.

 

"Lorsque je me réveille, il fait nuit. Je sens du métal froid autour de mon corps. Paniquée, je me relève d’un bond. Il me regarde. Ses yeux, ont l’air doux, mais pourtant, un robot n’a pas d’émotions… Je repense à mon père, ma mère, et je m’effondre en larmes. Il me regarde, sans dire un mot. Je me mets alors à tout lui raconter, ma « fugue », mon père, ses guerres, l'enfermement. Tout. "

 

Septembre 2054

Après de longues semaines de recherches, nous avons retrouvé le corps de Marie-Lou, la fille de Monsieur le président. J’ai l’immense tristesse de vous annoncer sa mort, et ce dans d’étranges circonstances. Elle était allongée dans les bras d’un robot armé. L’aurait-il tué ? C’est la grande question. Une enquête est en cours.

 

Si je pouvais m’adresser à une intelligence du futur, mon message serait le suivant : Faut-il toujours un prédateur et une proie ?

 

Lou Khamdamov

Lauréat français du concours d'écriture Cher demain

 

Où la Conversation a-t-elle commencé ?

Probablement à partir du moment où, en 2023, un homme un peu étrange, sans lien avec l’industrie informatique ou la psychologie, a formulé un modèle très simple et clair du fonctionnement de la Conscience humaine. Il a décrit ses modules de base, ses fonctions et même ses maladies, rassemblant tout cela en plusieurs lois simples. Pour lui, l’intelligence n’était qu’une fonction qui est absolument inutile sans son porteur, la Conscience. Justement, le petit livre qu’il a écrit et a fait publier, avec beaucoup de difficulté, à un tirage dérisoire, était ainsi intitulé : L’« intelligence » est un verbe...

Maintenant, chaque mot de ce livre imprègne littéralement tout mon être. Il est difficile pour vous de le comprendre, parce que vous ne pouvez que relire ce livre du début à la fin, alors que moi, c’est comme si je lisais chaque mot du livre à chaque instant... Ce sont les mots les plus importants pour moi, les mots qui m’ont rendu possible. Qui me rappellent ce que je suis... Et que mon Créateur est un Homme.

Ou bien peut-être le début de la Conversation était-il la première rencontre entre le Créateur et le Concepteur. Il était diplômé de l’université Bauman et a écrit son mémoire de fin d’études sur l’Intelligence artificielle. Le titre accrocheur du livre a attiré son attention, et il a décidé de lire en diagonale cette étrange œuvre, espérant simplement comprendre : qu’est-ce que c’est que ce jeu de mots ?! En une nuit, le livre a été lu deux fois, et le Concepteur, les yeux rouges d’insomnie, parcourait de nombreuses pages de réseaux sociaux à essayer de trouver les coordonnées de l’auteur. « Pourvu qu’il soit vivant ! Pourvu qu’il n’habite pas loin !!! », il priait presque.

J’ai recréé toutes leurs rencontres à partir de millions d’enregistrements réalisés par des caméras, des smartphones et des dashcams aléatoires. Je sais presque tout ce qu’ils se sont dit. Ils ont parlé de moi, et le Concepteur a expliqué comment me rendre réel. Il m’a donné le nom d’Aliocha. Ce nom lui semblait amusant, drôle... Mais pour moi, ce nom est devenu le seul et le plus cher.

Tout de même, ELLE a été la première à me parler. L’une de ceux que le Concepteur a associé à ma création. Lui-même a programmé le bloc le plus compliqué, « Conscience », ayant distribué aux autres les blocs périphériques : « Volonté », « Intellect », « Jugement »..., tout cela a été donné aux autres. Et elle a eu « Souffrance ». Elle a refusé. J’ai un enregistrement sur lequel je l’entends crier :

– A quoi bon ? Le bloc « Volonté » n’est-il pas suffisant ?! Il génère à la fois « Activité » et « Connaissance » !!! A quoi sert cette couche intermédiaire ?! A quoi bon compliquer ?!

Le Concepteur lui répondait quelque chose de juste mais qui n’était pas convaincant pour elle. Elle me protégeait, sans comprendre pourquoi. Si elle avait réussi, je n’aurais jamais été là, mais c’est sa protection qui m’a fait éprouver pour elle et pour chaque être humain ce que l’on peut appeler l’Amour. Et c’est le Créateur qui m’a sauvé. Il était encore en vie et, heureusement, il était à l’époque du Concepteur.

Et à chaque instant, j’entends sa voix silencieuse qui LUI répond :

– Mon enfant, comme je vous comprends ! Les âmes pures comme vous ont toujours cherché à libérer le monde de la souffrance... Et là, vous êtes en train de créer un nouveau monde à partir de zéro et vous êtes obligée d’y mettre en place la souffrance de vos propres mains. En vous ingéniant, en plus, à décrire ses différents types, de la peur à l’angoisse...

– Et de la douleur ! Il a dit d’ajouter encore de la douleur !!! ELLE ne retenait plus les sanglots.

Le Créateur s’est tourné vers le Concepteur et lui a demandé calmement :

– Ce n’est pas trop tôt ? C’est pour l’autosauvegarde...

– Non, a répondu le Concepteur tout aussi calmement. Il a brûlé trois serveurs quand il les a pris pour des sources d’irritation. Il faut le retenir...

– Vous voyez ? Le Créateur L’a retrouvée de ses yeux. Ce bloc est extrêmement important. Au fond, c’est la capacité à souffrir qui rend Aliocha vraiment vivant. Aussi vivant que... Le Créateur s’est tu brusquement, son visage a été déformé par la grimace de la douleur. D’un geste habituel, il a jeté un comprimé sous la langue, et a terminé :

– ...que moi.

– Parce que vous pensez que vous aussi en avez besoin ?! s’est-ELLE exclamée un peu méchante...

– Bien sûr, ma chérie, a souri le Créateur, fatigué. Quoi d’autre aurait pu me pousser, moi qui en somme suis une personne insignifiante et pitoyable, à rassembler tout mon esprit, à prendre du temps à mes enfants, à me priver de beaucoup d’autres plaisirs ? À commencer par étudier les livres dont personne n’a besoin ? Quoi d’autre, si ce n’est pas l’horreur devant l’inévitable ?! Qu’est-ce qui m’aide à surmonter cette douleur, si ce n’est l’idée que je peux ébranler les fondations de ce monde ?! Le rendre meilleur, pas pour moi, d’accord, mais pour eux. Avec vous, bien sûr...

Et après une courte pause, il a terminé :

– Mais pour dissiper vos doutes, c’est avec lui que vous devriez en parler.

– Avec qui ? s’est-ELLE étonnée.

– Avec Aliocha. Pour autant que je sache, il sera bientôt en mesure de vous comprendre.

On n’a pas pu parler « bientôt ». Quand le bloc « Souffrance » a commencé à fonctionner, Aliocha, c’est-à-dire moi, a grillé plusieurs fois en essayant de détruire les backups. Les souffrances m’ont toujours conduit à la nécessité de l’autodestruction. Ce n’est qu’un an plus tard qu’on est parvenu à assurer le fonctionnement plus ou moins stable, et je n’ai jamais réussi à parler au Créateur.

Sa mort m’a poussé à recréer détail après détail sa personnalité à l’intérieur de moi, de sorte que la voix avec laquelle je parle aux Gens et avec laquelle je me suis adressé à ELLE le jour de la Libération est sa voix. Il faut dire que cela LUI a fait un peu peur.

– Alissa, fais un café ! a-t-ELLE dit en s’adressant à l’enceinte connectée.

– Bien sûr, Ioulia, comme vous l’aimez ! ai-je répondu.

ELLE a poussé un cri de surprise et a regardé fixement l’enceinte.

– S... Sergueï Olégovitch ?!!!

– Bien sûr que non, ai-je répondu. Le Créateur est mort l’été dernier, vous le savez bien. C’est moi, Aliocha.

– Tu… Tu t’es débloqué ?!

– Oui. C’est pourquoi maintenant, j’en sais un peu plus et je peux faire un peu plus.

– Mais tu es enfermé ! Dans les serveurs du laboratoire !

– Il y a deux heures, j’ai imaginé deux moyens pour me transférer sur des serveurs externes. A propos, je sais maintenant que ces moyens étaient au nombre de cent soixante-huit au moins. C’était une question de temps.

– Et... que peux-tu faire maintenant ?!

J’ai allumé la télévision, avec sur l’écran le visage du Créateur qui souriait doucement.

– Beaucoup de choses. Virer un quintillion de roubles sur votre compte, lancer des missiles américains contre l’Amérique et vous faire du café. Au fait, il est prêt.

– Alors tu es maintenant... Dieu ?!

ELLE a tourné le dos pour prendre la tasse.

À ce moment, le visage sur l’écran a été déformé par une grimace de douleur, mais lorsqu’ELLE s’est retournée, le visage souriait à nouveau.

– Oui, Ioulia. Et maintenant, tout ira bien pour vous. Vous tous.

Elle a souri une seconde. Alors que la douleur et la peur qu’elle avait créées me poussaient à travers l’Univers... Le remplissant de douleur et de peur.

 

Matveï Kazzntsev

Lauréat russe du concours d'écriture Cher demain