Découvrez le texte «A l'Intelligence artificielle» et «Ceux qui n’abandonneront jamais » #concoursCherDemain

A l’Intelligence artificielle,

 

Quel pronom utiliser ? Vous, tu ? Une intelligence artificielle n’est pas un être humain, alors le « tu » me paraît approprié. Mais en même temps, comment oser manquer de respecter à un si grand savoir ? Dans ce courriel, j’utiliserai le « vous ».

 

Je vous vois. J’entends parler de vous régulièrement dans tous les médias. A la télévision, dans divers articles, votre présence se fait sentir. L’impact que vous avez sur la société est hallucinant ! Vous servez tant, dans la médecine, l’industrie... La plupart du temps ce sont les grandes entreprises américaines qui vous développent. Néanmoins, l’humanité vous crée pour avoir de l’aide, mais vous êtes incapable de vous extraire de la tâche pour laquelle vous avez été programmé. Prenons une intelligence comme vous, capable d’effectuer un travail, comme reconnaître un visage. On vous apprend ensuite à faire la cuisine. Imaginons que, dans une recette, on vous demande de mettre un œuf entier. Que feriez-vous ? Vous mettriez l’œuf, y compris la coquille, alors qu’il fallait seulement mettre le blanc et le jaune. Peu importe le savoir acquis, vous ne possédez pas notre sens commun. Ce que j’appelle « sens commun », c’est « tout ce qu’on sait », mais qu’on ne dit pas verbalement. Or, pour que vous puissiez fonctionner correctement, nous, humains, devrions entrer dans vos algorithmes tous les cas de notre sens commun ; c’est absolument impossible. Notre monde ne serait-il pas trop complexe pour tenir dans une mémoire d’ordinateur ?

Vous ne possédez pas de conscience ! Si un jour on parvenait à rendre autonome les IA, seriez-vous capable de faire la différence entre le bien et le mal ? Des notions particulièrement abstraites. Qu’est-ce-que le bien ? Le mal ? La nuance est parfois si floue que de temps à autre, l’Homme qui pense faire le bien, fait le mal en réalité… Alors comment un algorithme peut-il traiter une abstraction, puis la trier, et enfin stocker le résultat dans une mémoire ? Et même si l’on y parvenait un jour, que se passerait-il si cet algorithme commettait une erreur ? Il suffit « d’un faux pas » dans les trois étapes « traiter, trier, stocker » pour que cela devienne une véritable catastrophe. Imaginons qu’une IA fasse une erreur au moment de trier. Elle envoie la mauvaise information à l’étape suivante : le stockage. Par conséquent, une action que l’on peut considérer malveillante pourrait en théorie se retrouver du côté du bien… Et comme une mémoire d’ordinateur n’oublie rien, cette information sera enregistrée à tout jamais. Un véritable désastre ! Les machines dotées d’IA se mettent à exécuter des actions qu’elles considèrent bienveillantes à tort. Un peu comme l’Homme… Mais vous, les intelligences artificielles, vous traitez des millions de données à la seconde…

 

Peut-on réellement considérer la véritable intelligence comme une simple analyse ? Nous autres humains, qui aimons les notions abstraites, mettons au clair ce que pourrait être la véritable intelligence. Vous pensez sans doute comme les humains. L’intelligence se résumerait à une capacité hors norme de calcul, de stockage et d’analyse. Posez la question à n’importe qui, demandez-lui : « Qu’est-ce que la véritable intelligence ? ». Il vous répondra sans doute : « savoir résoudre des équations, calculer ». Ou bien la capacité à emmagasiner du savoir, ou encore de pouvoir résoudre une situation complexe par simple analyse. Dans ce cas, des compositeurs comme Beethoven ou Mozart ne seraient-ils pas intelligents ? Et que dire de Van Gogh, Monet ou Cézanne ? Je sais ce que vous allez me répondre : « Ce n’est pas leur intelligence, mais leur sensibilité, leurs émotions qui font d’eux de grands artistes. » A cela, je répondrai que vous avez sans doute raison, vous avez plus de connaissances que moi après tout. Mais savoir utiliser sa sensibilité et ses émotions pour les mettre au service de l’Art ; n’est-ce pas là une preuve d’intelligence ? Etes-vous capable de peindre, de composer, d’écrire, avec la même sensibilité que ces grands artistes ? Pourtant vous avez bien plus de savoir qu’eux tous réunis, j’en suis certain.

 

Que penser de vous dans cette période où vous prenez de plus en plus d’ampleur ? Je suis entre la peur de vous voir gagner en puissance et l’excitation de voir ce que vous êtes capable de faire ! Bientôt, nos médecins seront tous aidés par des IA au service de meilleurs diagnostics des pathologies. Bientôt, les ouvriers travaillant dans les usines n’auront plus à faire les tâches pénibles ; finis les troubles musculo-squelettiques ! Bientôt, vous conduirez à notre place, réduisant ainsi la mortalité sur les routes. Vous nous offrez une vision sur l’avenir jusque-là encore inimaginable. Que de progrès ! Cet avenir est possible et sera possible si notre Terre est préservée. Mais il y a une force bien plus puissante, capable de gérer parfaitement l’abstraction : la Nature. Et elle, elle est impartiale.

Thibaut Firlej

Lauréat français du concours d'écriture Cher demain

Ceux qui n’abandonneront jamais

 

Les portes de la chambre s’ouvrirent automatiquement, accompagnées du bruit typique du système de reconnaissance faciale. Un médecin de grande taille d’apparence ordinaire entra dans la pièce.

– Eric Bernard, 11 ans, déclara en traînant d’un air songeur celui qui venait d’entrer, en jetant un rapide regard sur sa tablette dans sa main droite.

Je lui fis un signe d’assentiment et en m’appuyant sur mes mains bandées je tentai d’adopter une position assise mais une douleur violente dans l’articulation de l’épaule me força à me pencher et à retomber sur mon lit blanc.

L’homme, remarquant ma tentative malheureuse de changer de position, posa soudain son appareil sur la table de chevet transparente et me tendit les mains pour m’aider. Je ressentis le contact froid non naturel sur ma peau et ce n’est qu’à ce moment que je compris que le médecin n’avait pas de main gauche. À sa place on voyait dépasser de la manche de la blouse de médecin une prothèse bionique recouverte soigneusement de quelque chose qui rappelait précisément la peau humaine.

M’éclaicissant la gorge, je prononçai un à voix basse « merci » auquel le docteur me répondit par un sourire attendri et retourna vers la porte qui s’ouvrit immédiatement, laissant entrer dans la chambre une personne qui m’était inconnue.

– Entrez, je vous prie, monsieur Lourier, salua le médecin en s’inclinant respectueusement devant l’homme corpulent, qui portait des lunettes et qui d’un pas sûr s’approcha de mon lit, avec aux lèvre sun sourire horriblement faux.

– Bon, salut, Eric ! prononça d’un ton trop fort et joyeux monsieur Lourier. – C’est bien ainsi que tu t’appelles ? J’ai raison ?

– Oui, vous...

– Eh bien, tu as eu de la chance, garçon, m’interrompit l’homme de son discours plein d’enthousiasme injustifié. – Tu es né sous une bonne étoile ! Survivre à une catastrophe pareille, et en agitant ses grosses mains il continua : Et en plus sans blessures graves !

Stupéfait, je regardai monsieur Lourier dans l’espoir de trouver une explication à ses propos chez le docteur qui me sembla être plus sensé que le petit gros. Le médecin me tourna pourtant le dos pour discuter avec un jeune couple qui était entré dans la chambre sans que je l’eusse remarqué.

Les mèches claires de la femme s’arrondissaient délicatement sur ses épaules étroites que tenait doucement un homme en costume près d’elle. Sans lunettes je ne parvenais pas à discerner le visage de ces gens. Tout ce que j’eus le temps de remarquer était les hochements d’assentiment que faisaient constamment au médecin l’homme et la femme.

Soudain ils se retournèrent tous les trois vers moi puis se mirent à s’approcher lentement de mon lit. À chaque pas mes mains étaient prises d’un frisson incontrôlable.

– Maman, papa, dis-je, hésitant.

Ils sourirent et s’assirent à côté de mon lit. Les douces mains de la mère étaient posées sur les larges paumes du père. Je les regardais, mes parents, mais je n’arrivais pas du tout à comprendre pourquoi les yeux couleur de ciel de la femme qui m’avait donné la vie étaient gris, et pourquoi sur le visage du père il n’y avait ni ride ni la moindre cicatrice sur la joue gauche, ni...

Il n’y avait nulle vie en ces gens.

***

Un mois s’est passé depuis que je suis sorti de l’hôpital. Un mois que je vis avec des cyborgs devenus mes tuteurs. Un mois que je m’efforce de m’habituer à la pensée terrifiante que mes parents sont morts. Un mois que, à chaque fois, au petit-déjeuner je regarde la silhouette familière de cette femme au fourneau que je ne pourrai jamais appeler ma mère.

Au début j’avais l’impression que tout ce délire sur les parents-robots n’était que le pur fruit de mon imagination débordante. Que ces gens étaient mes véritables parents. C’est que j’étais bien réveillé comme d’habitude par l’odeur savoureuse de ce que confectionnait ma mère le matin, je la voyais aussi accompagner mon père à la porte quand il partait au travail et moi quand j’allais à l’école en nous donnant un doux baiser sur la joue.

À vrai dire les gâteaux de ma mère étaient curieusement toujours parfaits et toujours formidablement bons, comme s’ils avaient été achetés dans une pâtisserie célèbre, et le visage de mon père était toujours parfait, sans la moindre ombre de fatigue ou de mécontentement.

Ils m’accordaient un temps infini dans leurs soins à mon égard, ils n’élevaient jamais la voix et ne se disputaient jamais, comme cela arrivait par le passé. Toutefois nous dînions toujours en silence. Je n’avais pas envie de partager avec eux mes pensées ou de reconnaître un nouveau tort commis avec mes amis à l’école.

Je savais que s’ils souriaient de nouveau et me caressaient la tête ou me donnaient une petite frappe sur l’épaule j’entendrai ensuite une demande discrète de me conduire de façon plus adulte. Je savais que je ne sentirai plus jamais le regard colérique de ma mère sur moi et que je n’entendrai plus de nouvelles interdictions de la part de mon père.

Mais je ne savais pas comment prendre tout cela.

Un de ces soirs silencieux je décidai de rompre la tradition tacite ainsi créée :

– Comment sont morts mes parents ? La question était posée de façon tout à fait décontractée.

Et ce fut probablement la première fois que je pus voir la confusion sur leurs visages.

– Qu’est-ce que tu dis, mon petit ? se hâta de me dire « maman » pour me rassurer. – Nous sommes là avec toi, tes parents, la femme regarda le « père » pour s’assurer de son soutien.

L’homme me tendit la main pour me saisir l’épaule mais je pris peur. J’eus peur de sentir de nouveau ce froid métallique, j’eus peur d’entendre de nouveau le mensonge.

– Je vous déteste ! La colère qui montait résolument en moi éclata en ces mots, mais ce ne fut pas suffisant pour apaiser la mer qui bouillonnait en moi. Je me levai d’un coup et d’un pas sûr je pris la porte.

Ensuite, je courus. Je fonçai jusqu’au moment où les gouttes salées séchées sur mon visage commencèrent à étirer désagréablement la peau, où je cessai de sentir par chaque cellule de mon corps les rafales de vent de la mer.

Je m’assis sur le sable froid, serrant les genoux contre la poitrine et je regardai la mer s’apaiser devant moi et en moi.

Tout à coup je sentis une main chaleureuse sur mon épaule et, tournant la tête, je vis des yeux fins comme des fentes, cernés de rides qui me regardaient avec un calme étonnant et pur.

– Qu’est-ce que tu fais là à te geler, petit ? Tes parents ne font pas attention à toi ? fit traîner le vieillard avec un sourire léger.

– Non, répondis-je sèchement. L’homme me regarda l’air désinvolte. Je décidai de lui expliquer :

– Je n’ai pas de parents, ils sont morts.

Cependant le visage du vieillard ne changeait pas d’expression.

– Et ceux qui ne t’abandonneront jamais ? Tu en as ?

– Qui ne m’abandonneront jamais ?

Le vieillard se tut. Ensuite je vis un vieux chien accourir près de l’homme et s’allonger à ses pieds.

– Alphonse est devenu mon parent, mon ami et mon frère, prononça le vieillard en caressant le vilain pelage du chien dont les pattes étaient remplacées par quatre prothèses métalliques. – C’est celui qui ne m’abandonnera jamais. Et moi non plus. Je ne l’abandonnerai jamais.

Nous restâmes longtemps en silence à regarder le calme absolu de la mer. À l’aube le vieillard partit. Je décidai que moi aussi je devais rentrer à la maison. Chez ceux qui ne m’abandonneront jamais.

Milana Moussaëlian

Lauréat russe du concours d'écriture Cher demain