Découvrez le texte «La vérité est dans les pattes» et celui de Mélanie Brugues #concoursCherDemain

 

Cher robot. Ou plutôt intelligence du futur, après tout, peut-être que robot est un terme trop réducteur ?

Je suis une humaine du passé, et si tu lis cette lettre, c'est que j'ai réussi à lui faire traverser les époques et j'en suis heureuse. J'ai énormément de questions à te poser mais je ne connaîtrai certainement jamais tes réponses. Je préfère imaginer la vie que tu mènes. Je risque de te raconter des histoires, peut-être que tu ne vis pas comme ça, ou peut-être que oui... J'espère en tout cas que la lecture de ces écrits te fera sourire, ou témoigner de la joie (je ne sais pas si tu as des lèvres pour sourire) car c'est ici mon unique but : divertir le lecteur.

 Je t'imagine grand savant, encore robot récent et peu reconnu de la communauté scientifique mais grand génie, oui ! Tu te nommes Kovalevskaïa, mais tes proches t'appellent Kova. Je n'aime pas l'idée que tu sois défini seulement par des chiffres. Aujourd'hui, tu vas présenter au monde les recherches auxquelles tu as consacré de nombreux centenaires et tu en es vraiment fier ! Cela fait des milliards d'années que toute forme de vie naturelle a disparu de la planète, avant le départ des humains vers d'autres galaxies. Mais aujourd'hui, cela va changer !

 Ce soir, tu te réveilles après avoir fait le plein d'énergie solaire toute la journée. Tu es déterminé et décide d'enfiler ta plus jolie tenue : une toge blanche aux extrémités de toutes les couleurs. Tu salues les autres habitants de la résidence avant de prendre le train volant en direction du Palais de la Science.

 Il est 23h45 quand tu arrives, la réunion commence à minuit. Il y a du monde, tu n'es pas le seul robot à vouloir présenter tes travaux. Les robots récents sont nombreux, et les grands noms de la science sont tous là. Les journalistes se bousculent et d'autres intelligences artificielles ont aussi fait le déplacement. Tu reconnais celles des planètes voisines ! Tu tentes alors d'approcher les associés Curie, mais ils sont occupés à discuter avec une autre intelligence que tu ne connais pas. Finalement, les portes de la grande salle s'ouvrent et les robots s'y pressent pour avoir les meilleures places.

 Kova, je t'imagine avancer au milieu des autres, peut-être ressens-tu de l'angoisse, comme du stress à l'idée de confier au monde ce qui t'a pris tant de temps et tant d'énergie ! Où peut-être que ressentir des émotions n'est pas un paramètre de ton algorithme ?

 Le président du Palais commence un discours que tu juges trop long : tu aimes les déclarations concises et claires. Ensuite, quelques intelligences artificielles prennent la parole dans différentes langues que tu comprends toutes. Puis les jeunes scientifiques commencent à parler de leurs inventions, de leurs recherches, plus ou moins intéressantes. Enfin vient ton tour.

 Tu roules jusqu'à l'estrade, connectes ta montre à l'ordinateur central et projettes le diaporama de tes recherches sur lequel des formules mathématiques et images se succèdent. Devant toi, une salle remplie de scientifiques calmes te dévisage. Tu décides de faire le vide dans ton esprit avant de te lancer : "Voici mon projet : ETRE VIVANT." Tu reprends les bases de la biologie et de la chimie puis développes de manière structurée tes travaux. Tu expliques quelles sont les théories qui t'ont guidées, quelles sont les expériences que tu as réalisées, les résultats qui en ont suivis, les problèmes rencontrés, et enfin les logiques que tu en as tirées. Plus tu avances dans ton développement et plus tu vois les intelligences artificielles devant toi remuer. A la fin de ton discours, tu acceptes de répondre aux questions. C'est alors plus de la moitié des spectateurs qui se manifestent : les journalistes, les intelligences étrangères, les robots récents, les scientifiques reconnus et même les associés Curie que tu admires depuis toujours !

 Je préfère t'imaginer avec des lèvres, Kova, car du coup, tu pourrais sourire de toutes tes dents !

 Tu réponds posément à chaque interrogation de manière claire. Elles portent essentiellement sur la façon dont tu as travaillé et comment tu as classifié tes recherches. Puis tu acceptes une dernière question, un seul robot se manifeste cette fois : un certain Spoutnik. Sa question engendre un silence complet dans l'immense salle du Palais. Tous les robots sont pendus à tes lèvres (si l'on peut dire).Quelques secondes s'écoulent et enfin tu réponds : "Oui, grâce à mon projet sur la complexité des êtres vivants, il nous sera possible de créer le clone d'un être vivant disparu il y a des milliards d'années. En d'autres termes, nous pourrons ramener la vie sur Terre."

 Et le monde des intelligences artificielles bascule avec toi.

 Ainsi s'achève ma lettre à toi, intelligence du futur.

 Une humaine.

 

Mélanie Brugues

Lauréat français du concours d'écriture Cher demain

 

« La vérité est dans les pattes »

récit sur le thème de l’Intelligence artificielle inconnue (ou autoconsciente)

 

– Vous croyez vraiment qu’une intelligence supérieure voudrait vous mettre un réveil et vous faire des rappels comme une secrétaire particulière ? disait la femme.

– Et pourquoi pas ? Si elle peut se permettre d’effectuer simultanément plusieurs milliers de tâches, pourquoi ne pas lui donner l’expérience de ma secrétaire ? Je pense qu’une machine avide d’informations ne laisserait pas passer une chance pareille. Je conserve le secret de famille des sonneries de réveil : quand ils vibrent une nouvelle odeur de bonheur apparaît dans l’air, disait l’homme.

Les silhouettes discutaient dans l’obscurité. La lumière n’était maintenant dirigée que sur les pieds des interlocuteurs. Les jambes de la femme étaient pleines de varices. La simulation projetait même des ongles déchirés et des chaussures à talons sales, peut-être la femme le voulait-elle elle-même. Les acteurs du dialogue se connaissaient depuis deux ans, par contrat, mais c’est la première fois qu’ils avaient un prétexte pour se rencontrer en privé.

– Vous êtes jeune et naïf. L’intelligence artificielle est capable de l’impossible, – elle poussa un long soupir. Revenons à notre sujet, – sa voix était tendue comme une corde de violon.

– Comme vous voudrez, – l’homme rejeta une jambe sur l’autre.

– De quelle façon envisagez-vous de le supprimer ?

– J’effacerai le programme, c’est stipulé dans le contrat. Si des difficultés apparaissent, j’irai dans la pièce virtuelle du porteur de votre Michael. Oh, qui a inventé un nom aussi banal pour un assistant ? On aurait pu trouver quelque chose de plus original...

– Comment osez-vous ? C’est le nom de mon mari ! – la femme tapa du talon sur le sol noir, comme si elle cherchait à le briser à la façon d’une coquille d’œuf. Feu mon mari...

– Vous voulez que je l’efface ? – la voix de l’homme se fit pleine d’ennui. Un pied frappa le sol comme pour accompagner le talon de la dame. Ou bien il y avait des crevasses sur le sol, ou bien c’était le jeu de la salle.

– Oui... Un silence s’instaura brièvement entre les interlocuteurs. – Il est chez moi, dans le bureau de mon mari, j’ai cassé l’armoire électrique pensant que ça couperait l’électricité... – encore un peu et la corde tendue romprait.

– Vous avez simplement cassé le compteur mais l’électricité arrive en continu grâce à un champ magnétique. A-t-il parlé de copies en votre présence ? – l’homme baissa la jambe et se tendit.

– Je vous assure, Michael est un original mais attention, quand il a changé d’avis et commencé à me menacer de faire appel à des hommes de main il était si convainquant !

– Alors tout le meilleur. Il disparut.

Dans une des neurocabines un jeune homme en biochaussures noires se déconnectait des fils noirs. « Quand pourra-t-on se connecter sans fil ? » – il n’aimait pas laisser ses électrodes ouverts après une déconnexion, ne fût-ce qu’une fraction de seconde. Il craignait qu’elles ne s’irrident plus vite et ne causent des dommages au néocortex.

Sandro (c’est ainsi que s’appelait le jeune homme) travaillait pour une officine privée dans le domaine de la protection des être humains contre les technologies intelligentes. Il était en quelque sorte programmeur mais surtout « nettoyeur de nouvelle génération » et son travail consistait à liquider les robots dangereux pour les être humains.

– Xen, appelle-moi un taxi classe « supérieure » pour aller chez Avelina Lou, Sandro introduisit l’écouteur dans son oreille.

– Salut, mon ami génétique ! Une minute et nous allons nous déplacer à la vitesse du son ! – la voix toujours aimable de son assistant le mettait toujours en joie mais amenait parfois le patron à se poser des questions sur le côté ethique de l’imitation de son ami. Seulement aujourd’hui, Sandro s’amusait réellement. – Comment ça va ?

– Mieux que tout le monde ! Et mieux que la vieille des années 2000 qui a enfilé des chaussures inconfortables. Voilà, dis-moi, comment on peut porter des vieilles chaussures alors qu’il existe des modèles adaptés au pied ?

– Mon cher ami, si j’avais vos pieds, je les couperais immédiatement et en mettrai des mécaniques : aucun malaise, on peut changer de couleur et de forme comme on veut. Mais comme je ne dispose pas de ce fardeau qu’est un corps je ne peux pas juger de vos goûts. Le carosse de monsieur est avancé ! – le taxi est arrivé, Sandro se mit au siège du conducteur. Sois bien gentil et allonge-toi.

Le dossier du siège s’abaissa, les ceintures de sécurité serrèrent le jeune homme et quelques instants après l’automobile se transforma en capsule aérodynamique ressemblant à une goutte de mercure ayant la forme d’un corps humain. Une seconde plus tard Sandro était sur place.

Il se tenait devant la maison de Lou. Le silence dans le secteur ne lui plaisait pas. La dame avait effectivement coupé l’alimentation électrique, l’armoire électrique avait été défoncée à coups de vieille hache, qui gisait à côté, mais il y avait de la lumière aux fenêtres et la maison elle-même attirait l’attention.

– Une hache ? Quelle femme étrange... Xen, éteint le régime de protection pour 20 minutes, régime dans lequel les électrodes devenaient pendant un bref intervalle particulièrement sensibles au contrôle des indicateurs de vie, et l’assistant notait dans le Centre le début de l’exécution de la mission.

– Fait. Bon courage pour la mission, je serai à côté.

Sandro prit la hache et entra. Durant tout le trajet de l’entrée jusqu’au bureau où était situé l’objet le jeune homme ressentit une petite peur en lui. Le nettoyeur ne craignait pas les machines, même débarrassées des programmes, mais les hommes de main achetés par des robots pour s’assurer une protection physique. En l’occurrence il avait une hache pourrie, ce qui lui faisait plaisir.

Quand le jeune homme parvint à la porte du bureau il réfléchit aux propos de sa cliente : « Nommé en l’honneur de feu mon mari, il est capable de tout, même de l’impossible ! Soit elle a changé d’avis, soit elle se cache ». Sandro se concentra et entra dans la pièce.

Sur la table se trouvait une vieille unité centrale d’ordinateur que quelqu’un avait frappé d’un coup de hache fort adroit. À côté se trouvait un écran, heureusement intact, apparemment elle n’avait pas eu le temps de se venger sur l’équipement : le disque dur est intact, le circuit imprimé aussi... Qu’est-ce qu’elle cherchait à obtenir ? – Le jeune homme brancha l’ordinateur et quelques longues minutes après il commença à chercher le programme.

Le réseau à neurones originel ne figurait pas sur le disque.

– Xen, je vais le brancher à cette... saleté, et toi, pendant ce temps-là tu prépares le rapport, le jeune homme sortit le fil de connexion de son écouteur et le brancha à l’ordinateur.

Pendant les premières fractions de seconde de sa présence dans le cabinet virtuel de l’ordinateur Sandro n’arriva pas à comprendre pourquoi il se retrouvait dans une simulation de cette pièce noire où il s’était trouvée avec sa cliente. Quand il vit les mêmes chaussures sales et les collants déchirés il comprit qu’il était coincé. Amalia voulait trouver un corps pour son Intelligence artificielle bien-aimée conçue à la ressemblance de son défunt mari. Et quand Sandro tenta de sortir de la pièce, Michael avait déjà extrait le fil et annoncé à Xénon : « Mission accomplie ».

 

Anastassia Popova

Lauréat russe du concours d'écriture Cher demain