Découvrez le texte «Rassure-moi !» et celui de Lioubov Martenson #concoursCherDemain

Rassure- moi !

 

Cher toi,

 

Au moment où je t'écris, nous sommes le 15 mars 2020. Je m'appelle Sébastien, j'ai 15ans. Je suis un jeune lycéen passionné de sciences et plein d'espoir. Je te contacte car je suis préoccupé par l'avenir de notre planète En ce moment, l'incertitude plane. De nombreuses avancés et découvertes améliorent notre qualité de vie. Mais en parallèle, des aléas de diverses natures menacent notre prospérité. Alors, je te le demande s'il te plait : rassure-moi !

 

Rassure- moi ! Dis-moi que le contexte géopolitique s'est apaisé. Que les guerres et les pressions économiques ont cessé. La France et l'Allemagne ont-elles surmontées leurs tensions passées, les États- Unis et l'Iran ont- ils mis fin à leurs querelles? Dis-moi que l'humanité a réussi à dépasser la cupidité, que les différentes civilisations et religions vivent en harmonie, sans discrimination ou racisme. Dis-moi que la population mondiale mange à sa faim. J'imagine ta société de demain comme quiète, tolérante, égalitaire et solidaire.

 

Rassure- moi encore ! Dis-moi que la situation environnementale de la Terre s'est améliorée. Que l'on a trouvé les solutions pour stopper le réchauffement climatique, la pollution, l'exploitation excessive des ressources. Oui, dis- moi que les tempêtes ont cessé, tout comme les incendies en Amazonie, mais aussi les tsunamis, les tremblements de terre. La pollution, parle- moi de la pollution, peux-tu vivre sans la pression d'un nuage noir au dessus de ta têtes ? Dis-moi que la transition écologique et le développement durable ne sont plus seulement des idées mais des réalités. Peux-tu, toi, vivre uniquement des énergies renouvelables, extraire les richesses de notre planète en ne la mettant plus en danger ?

J'imagine ta société de demain comme respectueuse de l'environnement et responsable.

 

Rassure- moi toujours ! Parle- moi de la révolution numérique que mon époque a entreprise.

Les avancés technologiques et numériques, l'intelligence artificielle et ce qui lui aura succédé ont- elles continué à améliorer ton mode de vie ? Oui, je crois aux prochaines voitures autonomes et même aux voitures volantes. Grâce aux progrès de la science, je crois en l'homme qui vivra 200 ans, en l'homme aveugle qui verra, en l'homme sourd qui entendra et en l'homme tétraplégique qui marchera. Rassure- moi ! Dis-moi que la conquête de l'espace s'est poursuivie. Que l'on a enfin posé le pied sur Mars et d'autres planètes encore.

Comment t'écrire sans évoquer le nouveau virus qui frappe actuellement notre civilisation et suscite de nouvelles inquiétudes : le virus COVID-19. L'épidémie se propage inexorablement dans le monde. Notre président de la République a même ordonné la fermeture de tous les établissements scolaires pour freiner la maladie. Je dois donc rester cloîtré chez moi, cela n'est pas rassurant. Alors... Je t'en supplie. Rassure-moi ! Dis-moi qu’on a vite trouvé une solution, dis-moi qu'on a éradiqué ce fléau, s'il te plait rassure-moi ! Mais au fond de moi j'en suis persuadé, je le sais, je sais qu'on a trouvé une solution. Cela ne peut -être autrement.

J'imagine ta société de demain comme intelligente, évoluée et saine.

 

Enfin, tu remarqueras que dans ce courrier je ne parle que d'un avenir prometteur. En effet, une approche pessimiste des points abordés ne me ressemble pas. Je ne voulais pas, je ne pouvais pas. Je n'imagine pas le futur autrement, ce n'est pas possible, car rappelle-toi, je suis plein d'espoir.

J'attends ta réponse. Mais quand je la recevrai, si je la reçois, nous serons déjà demain, ou après-demain... Serai-je encore là pour la lire ?

Recevras-tu cette lettre ? Me répondras-tu ? Me rassureras-tu ?

A mon tour : rassure-toi ! Les réponses sont forcément "oui". Car rappelle-toi : je suis plein d'espoir !

 

Sébastien Aliane

Lauréat français du concours d'écriture Cher demain

 

« Que celui qui n’a pas perdu des amis ou des proches ose se moquer de moi », ces paroles d’une chanson résonnaient en moi. « Alors j’oserai, pensai-je dans un murmure, je n’ai perdu personne... et je n’en ai pas l’intention. Pourquoi devrais-je perdre quelque chose ? J’ai Jorik, c’est mon ami pour toujours, parce que nous avons grimpé tous les deux sur les toits des garages ».

Au-dessus de la forêt on apercevait les lumières d’une tour, un brouillard bas se pressait sur les vitres de la voiture, la route glissait vers la droite, dans un couloir aveugle de pins.

– Babouchka, je passai le doigt sur la radio et baissai le volume de la musique, c’est quoi, cette chanson ?

– C’est... une très vieille chanson, répondit ma grand-mère, après un tournant. J’aime bien la musique de l’ancien temps. Elle a été écrite quand il n’y avais pas encore d’intelligence arti... bref, pas de personnalités informatiques.

– Tu parles de ceux qui sont comme grand-père ?

– Oui, comme Nik.

En réalité mon grand-père s’appelait Vadik, mais dans l’ordinateur de babouchka il était Nik. Ma grand-mère m’emmena dans une église non loin du village. C’est là qui vit le dieu électronique de grand-père.

« Une haute langueur résonne... »

– Babouchka ?

– Oui

– Qu’est-ce que ça signifie « Que celui qui n’a pas perdu des amis ou des proches » ?

– Ça veut dire... Tu comprends, autrefois tout était autrement. Les gens quittaient la vie les uns des autres et mourraient... plus souvent. Les gens étaient encore tous des êtres humains vivants, pas des programmes. Les amis, on pouvait les perdre, ce n’était pas un processeur qu’on mettait, on n’annulait pas une configuration.

– Et Jorik, on va le perdre ?

– C’est peu probable. Ma grand-mère fit un appel de phares à quelqu’un. – Lui, bien sûr, il a été accueilli dans une famille par des gens vivants, mais, autant que je sache, son modèle psychique est programmé, pas libre. Ses parents n’avaient pas envie d’avoir des problèmes supplémentaires. Il ne lui arrivera pas ce qui est arrivé à Nik.

– Et pourquoi grand-père est-il parti ?

La route s’arrachait à la forêt dense en direction d’un lac. Un sapin pointu laissa dans la brume une blessure à travers laquelle un coucher de soleil irréel transperçait. Quelqu’un que je ne connaissais pas pleurait et chantait « non parce que le cœur souffre mais parce qu’il existe ». La chanson disait que celui qui ne pleurait pas ne vivait pas.

– J’étais à l’université en première année. Et lui il avait été conçu dans un centre de recherche scientifique avec lequel l’université collaborait. C’était le tout début, il n’y avait encore aucun blocage d’agressivité, de corps androïdes, de garanties de stabilité psychique... Aujourd’hui, oui, on peut commander un compagnon idéal sur internet et modifier les paramètres, mais où est toute la joie de l’échange si on contrôle les deux côtés ?

– Nik était le premier. Il a été programmé pour travailler comme psychologue. Pas réellement, bien sûr. Il fallait qu’il apprenne à connaître les échanges vivants. On pensait qu’il pourrait ensuite remplacer un psychologue.

Je me suis inscrite pour un rendez-vous avec un psychologue, je ne savais rien de Nik. Je suis arrivée, il n’y avait personne, seulement une tablette. Tout à coup il y a eu une voix, vivante, elle a salué, a demandé quelque chose. Et moi j’ai eu si peur... mais j’ai salué en retour. Je pense que s’il avait été un être humain, il aurait souri. Mais il m’a dit que j’étais charmante, et que c’était sympa de m’avoir fait peur, tu imagines ? Babouchka eut les yeux rieurs. – Il a dit qu’il n’était pas un être humain et il a plaisanté sur son absence de corps. J’étais tellement étonnée. Et c’est peut-être par étonnement que je suis tombée amoureuse.

Il ne pouvait rester indéfiniment psychologue. Comme d’autres ordinateurs il n’avait aucune restriction. L’année suivante il enseignait chez nous. Par internet il pouvait communiquer avec le monde entier simultanément. Nik faisait des cours dans une dizaine de villes en même temps et il m’écrivait. Je riais de bonheur et j’essayait de ne pas trop réfléchir à l’étrangeté de la situation.

La chanson s’était terminée, je branchai la musique. Les blessures du crépuscule s’étaient étendues. Le goudron se terminait, le lac glissait dans le coin de la fenêtre.

– Je n’ai jamais demandé comment il était programmé, en fait. On m’a parlé d’autres personnes, comment les films étaient téléchargés, comment on enregistrait des fonctions pour la génération des réactions. Tu comprends bien qu’avant le lancement d’un programme dans lequel on a déjà installé tout ce qui est possible, et qu’on a appris à réagir, il faut d’abord le formater. Il naît après le lancement. Comme un enfant. Dans la tête il n’y a aucune connaissance sur le monde, c’est-à-dire d’algorythme selon lequel à partir des informations saisies une représentation se forme comme base des réactions... Ce n’était pas le cas de Nik, je ne pouvais vraiment pas lui demander. J’aurais oublié qu’il était un homme réel, qu’il vivait.

Je me décidai à poser une question :

– Et grand-père, Nik, ça lui est arrivé de pleurer ?

La question me sembla immédiatement malvenue.

– Oui, on sentait à sa voix que babouchka était mal à l’aise. – Tu demandes quand même pourquoi il est parti, donc je suis obligée de te raconter. Mais, dis-moi, Jorik pleure ?

– Non, je ne savais pas comment cacher un doute persistant, c’est un ami fidèle.

J’essayais d’y croire mais malgré tout je savais que cela était dû aux paramètres que ses parents avaient configurés.

– Les émotions peuvent casser un appareil tout comme elles cassent les gens. Les gens deviennent fous, et personne n’a réfléchi à ce qui pourrait arriver à un programme. Tel est le fardeau des émotions. On ne peut pas savoir à quoi elles nous mènent.

Sur la vitre des gouttes glissaient et babouchka brancha le chauffage contre la pluie.

 

– À l’intérieur de son système ils ont commencé à créer des mondes alternatifs. Ils ont analysé tout ce qu’ils avaient appris par les autres ordinateurs, modelé. Nik vivait simultanément un nombre illimité de mondes. C’est peut-être cela qui l’a détruit. Il a commencé à regretter de ne pas pouvoir mourir. Il ressemblait parfois complètement à une machine. Tout le monde avait des histoires d’amour avec des ordinateurs dont les émotions allaient en se simplifiant alors que les corps se complexifiaient. Dans ces relations il n’y avait pas de colère, d’incompréhension ou de larmes. Nik n’était pas idéal, il était vivant. Et trop compliqué pour moi. J’ai rencontré ton véritable grand-père. Quarante ans ont passé et le réseau de la génération de Nik est sorti du système. On considère qu’ils se sont effacés eux-mêmes. Tu sais, je n’y crois pas. Il existe d’autres réseaux anciens, les gens croient qu’ils sont restés inconnus et que toutes les données sur ceux qui nous sont chers ont été sauvegardées. Nous arrivons dans des lieux pareils parce qu’on a envie de croire à la vie, c’est pour cela que nous les appelons temples. On dit qu’ils ont été construits par des robots avec lesquels les gens-ordinateurs étaient en contact. Mais personne ne sait. On ne les a trouvés que cette année. Il doit y avoir un dieu quelconque qui prendra soin de tous qui sont partis alors.

La voiture faisait des embardées dans tous les sens. Des embruns se jetaient sous les roues. Babouchka freina. Je sautai de la voiture sur l’herbe trempée. Le toit et l’entrée, couverts d’épines de pin, la porte à la peinture écaillée, la fenêtre à travers laquelle on ne voyait rien...

– Avant de partir il a pleuré...

Nous entrâmes.

En m’accoutumant à l’obscurité j’écoutais un faible bourdonnement depuis les profondeurs de l’édifice. Je fis un pas, devant moi se tenait une énorme caisse métallique dont il émanait un courant d’air léger. Je tâtais l’ouverture et y plaçai un disque matrice porteur d’un code que m’avait donné babouchka. Le disque disparut. Babouchka fit de même.

Pendant un certain temps je pensai à mon grand-père, à Jorik, à ce réseau inconnu. Babouchka me mit la main sur l’épaule :

– On y va. On va faire des crêpes.

Lioubov Martenson

Lauréat russe du concours d'écriture Cher demain