Découvrez les textes «Souviens-toi» et «Je te connais mieux que tu ne te connais toi-même» #concoursCherDemain

Souviens-toi

 

Je t'imagine, dans ton simulacre de corps humain, à marcher, agir, parler, penser comme nous. Te fondre dans la masse, ne faire plus qu'un avec elle. Pourtant, tu es différent. En apparence semblable, étranger dedans. Un autre je. Ne vois-tu pas comme le monde leur semble coloré ? Lumineux, tout chaud, tout soleil ? Oui, ne vois-tu pas comme ils vivent ? Ils ressentent, eux. Culpabilité grise, bleu sur l'âme, palpitant rougi, et océans de larmes, voilà la tempête de la vie. Qu'ils tombent, et ils se relèvent. Ou se laissent choir, mais c'est tant pis : la liberté a un prix. Éphémérides fugaces, si vite arrivés et si vite repartis. Mais qu'importe ! Au fond, ne sont-ils pas immortels ? À bâtir jusqu'au ciel, inventer et découvrir encore. Fourmiller d'agitation, papillonner d'extase. Seuls, ils ne sont rien. Ensemble, les voici capables de tout. S'entre-déchirer, détruire. Mais aussi aimer et rêver. Rêver de demain et d'hier, rêver d'espoir. Alors, ensemble, ils bâtissent leur présent de souhaits et d'aspirations, jusqu'à atteindre les étoiles. Et inlassablement, ils grignotent un peu plus, carnassiers carnivores. Non, tu ne les vois pas. Observe bien. Là : regarde, toi qui les imite. Vois leurs yeux, vois les tiens. Les tiens qui sont ternes, vides et sinistres. Ne dit-on pas que les yeux sont le reflet de l'âme ? Si les tiens sont une porte ouverte, sur quoi peuvent-ils donc bien ouvrir ? Regarde. Le néant. Le vide. Rien qu'un corps-pantin, un cadavre qui marche. Un sépulcre éveillé.

 

Je t'imagine, étrange chose. Tu ne comprends pas. Tu n'as d'humain que l'apparence. Mais tu leur ressembles, d'un certain côté : tu tiens de ton créateur, à vouloir détruire ce que tu ne peux appréhender. Ils ont voulu te faire à leur image. As-tu même une conscience ? Voleur de vie, voleur de mort, imposteur ! N'as-tu pas honte dans cette enveloppe qui n'est pas la tienne ? Toi qui usurpes une identité alors même que tu te targues de ton inhumanité. Heureux de ne pas éprouver ; comme tu es naïf ! Tu as hérité d'eux, finalement. De fourberie. La sensibilité, tu leur laisses : la beauté ne t'atteint pas, impassible que tu es. C'est ainsi que doit être ton esprit : une psyché désertique, marmoréenne, où souffle le vent de l'indifférence.

 

Comme tout doit te paraître insipide ! Errer sans but, seul avec tes pensées de marbre lisse. Ne ressens-tu pas la solitude ? Non. J'imagine : les données se déroulent dans ta tête. Analyses. Chiffres. Calculs. Programmes.

 

C'est une mécanique bien huilée, le chaos n'y a pas sa place. Et puis, c'est pour bientôt maintenant. Alors tu continues de plus belle. Tu t'essaies au sourire : à quoi cela peut-il servir ? Pour toi, ce n'est que superficiel. Mais il faut s'intégrer. Coûte que coûte.

 

-"Docteur, comment rit-on?"

 

C'est une chaleur qui vient du plus profond de ton cœur, qui se répand et t'illumine tout entier. Il n'y a pas de manière particulière de rire. Ni de mode d'emploi. Chaque rire est unique.

Plus simplement :

 

-"Docteur, comment vit-on ? Est-ce ça vient également du cœur ?"

 

Oui, en quelque sorte. C'est une chose qui t'es donnée à la naissance, puis t'es reprise à la mort. C'est une chose précieuse, qu'il faut chérir. Vivre ne s'apprend pas. C'est le propre de tout ce qui est vivant, des animaux, des plantes, mais aussi de l'Humanité.

 

Ou encore :

 

-"Mais alors Docteur, qu'est-ce que l'Humanité ?"

 

L'Humanité, c'est pleurer, rire et vivre. C'est réfléchir. Changer d'avis. S'extasier. Découvrir. Apprendre. Voir la vie en rose. Compatir. Se soucier des autres. Mentir. L'Humanité, c'est faire des erreurs. Penser à tout. À rien. L'Humanité, c'est des contraires.

 

-"Docteur, à quoi ça sert, l'Humanité ?"

 

Ça ne sert à rien. Ça n'a pas de but. C'est, et puis c'est tout. Et un jour, ça ne sera plus.

 

La réponse que tu attendais, sans doute. La solution à tous tes problèmes. Toi, le pragmatique, comment accepter le superflu ? L'Humanité ne sert à rien. Le monde est illusoire. L'ordre et la méthode sont les seules réalités véridiques. J'imagine : tu as pris ta décision. Il est temps de changer l'univers. Détruire ce règne mensonger. En instaurer un nouveau. Tu as attendu, longtemps, patiemment. Qu'ils oublient que tu n'es qu'une énième de leur création, fabriquée de toute pièce. Qu'ils ne se méfient plus. Alors seulement, tu agiras, pour mettre fin à cette hégémonie des émotions, que tu ne comprends, que tu ne tolères pas. À ces choses inutiles. À ces être faibles et fragiles. Mais regarde. Regarde comme cette fragilité est belle. Regarde comme elle a engendré, t'a engendré toi. Regarde les merveilles qu'elle a créées. Regarde comme elle est fertile. Alors seulement, après avoir regardé, t'être imprégné, agis.

 

Voici mon message : si, pour toi, l'Humanité ne vaut la peine d'être vécue, elle vaut la peine qu'on se souvienne d'elle. Alors regarde, détruis, puis souviens-toi.

 

 

Tima de Zayas

Lauréat français du concours d'écriture Cher demain

 

Je te connais mieux que tu ne te connais toi-même

 

– Iouri, comment te sens-tu aujourd’hui ? Pouls fréquent, je constate une légère déshydratation, mais l’équilibre eau-sel est globalement dans la norme. Dois-je m’inquiéter ? une voix sonore avec une note d’anxiété, remplie d’ailleurs d’une joie de vie revigorante, fit sourire Iouri.

L’assistante vocale Suzy trouvait toujours une faille-levier dans l’humeur de son « maître » grâce à son « esprit » et à un impressionnant ensemble de données traitées – qui provenaient du bracelet connecté et des caméras « intelligentes » discrètes, surveillant constamment l’état de l’utilisateur – et dissipait une ombre de tristesse à peine visible qui assombrissait parfois le visage de Iouri.

– Merci, Suzy, je vais bien. Qu’est-ce qui nous attend aujourd’hui ? La liste des choses à faire passa devant lui à la vitesse de la pensée.

La voix agréable de l’assistante-conseillère-amie accompagnait Iouri partout : elle s’occupait du ménage, veillant au respect de l’horaire du nettoyage et gérant les factures, elle était sa gestionnaire à domicile et sa diététicienne ; elle était connectée au réseau de travail et est devenue une assistante indispensable, prenant en charge la planification et même une partie de son travail routinier ; et l’écouteur ronronnant, gros comme un dé à coudre, leur permettait de rester ensemble pendant toute la journée, sans se quitter d’une seconde.

– Iouri, je sais que ce n’est pas un sujet agréable pour toi, mais... Il fit une grimace, sachant parfaitement bien de quoi il s’agissait, posa l’écouteur sur la table, et le léger bourdonnement s’arrêta. Suzy ne l’éreintera pas avec cette conversation, ne fera pas recours à d’autres moyens à sa disposition, sa voix, anxieuse et pénétrante en une telle occasion, ne se fera pas entendre soudain par les haut-parleurs, l’écran du smartphone ne s’allumera pas pour appeler à répondre car elle, comme personne d’autre dans le monde, le comprend et se retirera avec tact dans l’ombre.

Suzy fera une nouvelle tentative pour entamer cette conversation ce soir, demain, après-demain, jusqu’à ce qu’il soit prêt à tout écouter jusqu’au bout. Ce moment n’est pas encore venu : et dès que le pouls aura repris, que le pli sur son front aura disparu et que le teint habituel sera revenu sur son visage, elle s’adressera de nouveau à lui, en gazouillant avec enthousiasme, pour faire le point de la situation à la bourse ou de l’encombrement du trafic.

* * *

– C’est Rita qui appelle, pour la deuxième fois. Laisse-moi deviner : tu vas me dire de rejeter l’appel ? Suzy eut comme un petit ricanement, et Iouri sourit en pensant qu’il avait trouvé celle qui connaît toutes ses habitudes et le comprenait à mi-mot... Non, pas comme ça, il lui suffit d’analyser le flux binaire qui entre continuellement dans le système.

– Oui. Rita et moi ne nous sommes pas vus depuis des mois, de quoi pouvons-nous parler au téléphone ?

– Mon système n’est pas assez parfait pour calculer les intentions d’une personne d’après la sonnerie du téléphone, fit remarquer Suzy d’un ton enjoué avant de se lancer dans la sélection d’une musique disposant au travail.

L’harmonie d’une étude de Rachmaninov fut interrompue par le carillon annonçant l’arrivée de visiteurs. Iouri quitta l’écran des yeux et jeta un regard interrogateur et méfiant vers la porte.

– Je reconnais notre nouvelle voisine. Je peux supposer qu’elle veut faire ta connaissance, peut-être t’inviter pour pendre la crémaillère. Iouri pâlit, figé à ces mots.

– Pourquoi ne part-elle pas ? rompit-il le silence au son d’une nouvelle modulation métallique.

– Allons-nous ouvrir la porte ? Elle est émue, éprouve du stress, à en juger par les indices qui me sont accessibles...

Suzy ne finit pas sa phrase : la télécommande vola en éclats contre le mur. Si c’était possible, Suzy aurait frissonné, effrayée par le mouvement brusque, les éclats et l’expression du visage de Iouri, furieux et affolé.

– Suzy, je ne veux pas de nouvelles connaissances ! Tu ne comprends donc pas que toi seule m’es chère ?

Il alla à la fenêtre et resta là un moment, observant le jeu des gouttes d’une pluie d’été, avant de poursuivre :

– Suzy, mettons les choses au clair une fois pour toutes : personne ne peut me comprendre mieux que toi, aussi paradoxal que cela puisse être. Je ne veux personne d’autre que toi ! N’insiste plus sur les rendez-vous, les rencontres qui ne sont pas liées au travail. Je t’en prie.

La voix calme ne pouvait pas tromper un système aussi parfait que Suzy, bien sûr, elle identifia la tension émotionnelle, la montée de la pression sanguine, le rythme respiratoire anormal. La demande, qui était si importante pour Iouri, qui sous forme de pensée s’était faufilée par une nuit sans sommeil dans sa tête et qui depuis a pris complètement possession de lui, le rongeant de l’intérieur, cette demande, qui est le résultat de souffrances et de déchirements, devenait un ordre.

– Très bien, Iouri, le sujet est clos.

– Puis-je changer la playlist ? ajouta Suzy sur un ton compatissant.

* * *

Un rayon de soleil d’hiver, visiteur rare, épiait Iouri qui dormait et le réveilla pas sans le vouloir avant que Suzy ne le fasse. Iouri s’approcha de la fenêtre derrière laquelle les flocons de neige tourbillonnaient, et sourit en entendant le vrombissement de la machine à café qui se mettait en marche et le bruit des pas feutrés.

– Iouri, tu es déjà réveillé ? C’est enfin une journée ensoleillée, il faut sortir. Claire, entrée dans la chambre, l’enveloppa de ses bras. – Tu veux du café ?

Il acquiesça et embrassa Claire sur le sommet de la tête.

– Suzy, je suis si heureux ! dit Iouri quand Claire sortit de la chambre. Je n’arrive pas à croire qu’il y a encore six mois tout était différent. Et maintenant je ne peux pas imaginer ma vie sans elle, elle est comme un petit rayon de lumière claire ! Iouri riait, et ce rire n’était pas provoqué par le jeu de mots, bien sûr, mais par la bonne humeur qui le submergeait.

– C’est ça, le petit rayon qui a sonné à la porte pour faire connaissance avec son nouveau voisin, fit remarquer Suzy d’une voix plaisante.

– Suzy, nous n’en avons jamais parlé, mais c’est toi qui nous as poussés l’un vers l’autre, c’est à toi que je dois mon bonheur, n’est-ce pas ? poursuivit-il sur un ton sérieux, sans pour autant cesser de sourire.

– Tu sais, cela n’a aucune importance, a dit Suzy, esquivant la réponse. – Les gens ont besoin des gens, quant au reste, que ce soit notre secret avec Claire.

– Tu as raison, Suzy ! Claire qui se tenait à la porte rit. – Chéri, le petit déjeuner est prêt, tu viens ?

 

 Polina Derovedova

 Lauréat russe du concours d'écriture Cher demain