Découvrez les textes «Ton hier» et «Période sombre» #concoursCherDemain

Découvrez chaque semaine les textes de nos écrivains en herbe qui ont sorti leur plus belle plume pour répondre à la question suivante : 

Si vous pouviez vous adresser
à une intelligence du futur,
quel serait votre message ?


 

Cher Demain,

 

Aujourd’hui, il y a cinquante ans pour toi, on m’a demandé de t’écrire une lettre. Dans cette capsule temporelle, tu aurais pu tomber sur des dessins, des écrits stupides ou encore des feuilles blanches. Mais heureusement, ou malheureusement, cela dépend de ta mentalité, tu es tombé sur quelqu’un qui aime écrire, résonner et discuter. Après tous, je t’écris cette lettre, je n’ai que quinze ans, mais aujourd’hui je dois être, pour toi, qu’un vieillard inintéressant. En tant qu’aîné, laisse-moi t’apprendre que même les idioties qui se trouvent dans les lettres de tes camarades, ont de quoi être intéressantes.Donc un vieillard, peut-être, cela dépend de toi, mérite un peu d’attention. J’ai longtemps réfléchi à ce que j’aurais pu t’écrire. J’aurais pu te poser les questions : les humains artificiellement créés, comme dans Blade Runner, existent-ils ? Ou encore : Elon Musk a-t-il fini sa vie sur Mars ? Mais en tant que personne qui se pose des questions utiles, une autre chose m’a intéressé. Votre façon de penser. Elle a du évoluer en cinquante ans. Je sais qu’il y a cinquante ans pour moi, il n’y avait pas de téléphone portable, pas d’Internet et tout le monde n’avait pas la télévision. Et rien qu’avec ces faits, les mentalités étaient différentes. Alors vous, cent ans après eux, cinquante après nous, qu’avez-vous qui puisse changer vos mentalités.

Qu’avez-vous de plus ou de moins ? Qu’avez-vous gardé ou changé par rapport à nous ? D’ailleurs, une question plus intéressante me vient à l’esprit. Une question un peu complexe pour nos âges. Que pensez-vous de nous ? De notre façon de penser. Comment la trouvez-vous ? Solidaire ? J’en doute. Vu le monde que l’on vous lègue, je ne pense pas que vous nous trouvez solidaires envers vous. Est-il, dans ce cas, individualiste ? Peut-être un faux semblant d’utopie ? Peut-être est-il identique. Voir inchangé. Je pourrais moi-même critiquer les mentalités qui m'entourent mais en tant que personne vivant dans cette époque, je ne peux pas porter un regard externe sur la mentalité de la société dont je fais partie. Il n’y a que toi et ta société qui puissent répondre à ces questions en ayant un point de vue extérieur.

Lorsque tout à l’heure, il y a cinquante ans, on enterrera la capsule temporelle, je me questionnerai. Est-ce que je serai là dans cinquante ans ? Pour voir la capsule être ouverte et vidée par des lycéens qui étaient de mon âge ? Pour avoir une réponse ? Peut-être te verrai-je. Et si je suis encore là aujourd’hui, alors je te poserai la question en face. Que penses-tu de nous ?

Ton hier

 

PS:

J’ai toujours été ému par les vers d’un poète anonyme. Non pas par leurs rimes ou par leurs chants, mais par leur sens :

 

Ne dérange pas le Demain

Car tu es son hier

Accompagne-le de ta main

Et tu en seras fier

Qu’en penses-tu ?

 

Solal Darcel

Lauréat français du concours d'écriture Cher demain

 

 

 

 

Période sombre

 

L’empire connaissait une période trouble. Pour la troisième année sur les terres de Jouan la moisson était très mauvaise : le seigle et le blé souffraient d’ergot, les vaches avait consommé toute l’herbe des prairies, et les poissons mourraient dans les rivières et les lacs. Le peuple était sur le point de se rebeller et dans les profondeurs du pays fit son apparition une secte que tout le monde appela tout simplement la « Secte des Saints ». Louange à la Terre nourricière, dans le palais on attendait d’un jour à l’autre les ambassadeurs de la principauté de Gastar, nouvel allié commercial et militaire.

Le soir tombait. Le jeune empereur Grinal VI le Pieux allait d’un côté de l’autre en passant dans ses pièces, secouant ses longues boucles noires. Il n’arrivait à se forcer à se coucher : tantôt il travaillait sur des papiers, tantôt il songeait à la vie, tantôt il regardait simplement par la fenêtre de ses yeux gris comme la brume. Il faillit même plusieurs fois tomber, se prenant les pieds dans les pans de sa chemise de nuit blanche comme neige. La couronne épuisait le monarque, il l’avait donc accrochée près de son lit. Les dents dorées légèrement recourbées étaient ornées d’un motif torsadé, et celle du centre portait gravée une pomme croquée et transpercée d’une épée. On frappa soudain à la porte.

– Nous avons péché, Grand Empereur.

– La terre rachètera. Approche-toi, Amrique. Passons-nous des formalités inutiles. Je n’aime pas ça, tu sais.

Un homme corpulent entra dans la pièce, habillé d’un robe de magistrat de velours noir. S’étant frappé légèrement la calvitie il serra joyeusement les mains du souverain.

– Vous vous souvenez de la visite de demain ? Quoique... Vous auriez du mal à oublier.

Le regard du conseiller tomba sur la couronne. Il plissa les yeux, parcourant la couronne dans un sens puis dans l’autre de ses yeux verts, et conclut :

– Non, on ne peut pas accueillir les visiteurs avec une couronne pareille. Je me souviens que le métal est nuisible à votre tête, mais telles sont les traditions. Je donne l’ordre aux serviteurs de préparer un nouveau couvre-chef.

– Tu as changé la pointe ?

– Tout comme vous avez demandé. Personne ne remarquera le changement. Vous avez de la chance que je n’aime pas trop l’archidiacre et son culte. Avec le conseiller précédent vous auriez été jugé pour hérésie au moins six fois, votre Altesse.

Grinal sourit. Il avait entièrement confiance en son conseiller qui pouvait résoudre un problème littéralement d’un claquement de doigts. Après une petite claque sur l’épaule de son camarade, il éclata de rire.

– Conseiller honoraire Amrique, ton talent est sans limite ! Je m’incline vers toi, tu seras le vassal le plus riche des terres de Jouan ! Et avec un peu de chance, peut-être de celles de Gastar aussi.

Le conseiller sourit timidement :

– Ne nous pressons pas, mon Lord, ce n’est que demain que la principauté de Gastar prêtera serment. En ce qui me concerne je me contente de ce la nourriture je me nourris, qui est digne de l’empereur lui-même. Maintenant, séparons-nous. La Terre nourricière a des yeux et des oreilles partout... Le conseiller se retourna et voulut se diriger vers la sortie mais s’arrêtant, il se souvint : - Ah, au fait ! J’ai des nouvelles des Saints. Un des ambassadeurs doit remettre demain une lettre de leur part. Secrètement, cela va sans dire. Surveillez ce malin d’Urn’Hir. Et n’oubliez pas d’éteindre la lumière, comme la nuit dernière, sinon vous vous faites repérer. Bonne nuit, votre Altesse.

Une seule pensée ne cessait de tourner dans la tête de l’empereur : « Parfait, maintenant je vais pouvoir essayer de capter le signal. Pourvu que la nouvelle configuration du système ne me fasse pas faux bond ».

Le jour se leva. Tout était prêt pour l’accueil des hôtes de marque. Le Grand empereur prit place sur le trône, coiffé de sa couronne dorée de cérémonie, décorée de rubis et d’émeraudes. Elle était surmontée de la pesante pomme croquée. À côté du trône se tenait le conseiller suprême Amrique. Maintenant sa tête était ornée d’un bérêt rouge éclatant à la plume jaune feu. Ayant un peu remué sous sa couronne, Grinal VI attendait.

« Mais que se passe-t-il ? Mes systèmes n’ont pas pu vieillir autant... Sale moyen-âge ! »

Enfin les trompettes se firent entendre. Les trois ambassadeurs, vêtus de pourpoints bleus plièrent le genou devant le souverain.

– Nous avons péché, Grand empereur de Jouan !

– La terre rachètera. Debout, glorieux ambassadeurs.

La cérémonie se déroula étonnamment bien, paisiblement. Tous les papiers nécessaires furent signés, et maintenant la principauté de Gastar était devenue vassale de l’Empire. Les envoyés du prince prenaient congé et serraient la main du conseiller, et l’un d’entre eux laissa discrètement une petite plaque noire dans la paume d’Amrique. Heureusement, les fanatiques de la Terre nourricière étaient en retard aujourd’hui.

– J’espère que ce petit crâne est effectivement important pour vous, Grand empereur.

En regardant de plus près, le souverain fut d’abord fort inquiet, il faillit faire tomber la couronne de sa tête mais ensuite il cacha rapidement cette plaque noire.

– Tu ne peux même pas t’imaginer à quel point !

De nouveau les trompettes se firent entendre. Un homme âgé, chauve et sans sourcils, avança dans la salle, vêtu d’une longue cape bordeaux décorée de cylindres métalliques abîmés. Il avait trois bracelets à chaque main, et un objet métallique froissé accroché à sa poitrine. À travers la rouille on distinguait très bien quatre lettres gravées : NASA. Le vieillard était aveugle, il s’appuyait donc sur une béquille en bois pour marcher.

– Archidiacre Urn’Hir, serviteur de la Terre nourricière, je te salue !

« Il s’est accroché des piles partout, on dirait un sapin de Noël, plein de montres... On a encore déterré un casque de cosmonaute ! En un mot : des fanatiques »

– Qu’il en soit ainsi pour le rachat des péchés !

La réponse entendue, le prêtre satisfait disposa de nouveaux cadeaux de la terre. En gros, tout un bric-à-brac, mais quelque chose attira le regard du monarque.

– ...Et ça c’est un hochet des temps anciens. Merveilleusement conservé ! Écoutez le sifflement qu’il fait !

– Un talkie-walkie ! Qui marche encore ! Incroyable ! »

Se retenant à peine, le monarque remplit toute les formalités et se retira dans son bureau. Tout d’abord une carte mémoire complète, et maintenant un talkie-walkie ! Le projet « Refuge » était donc réalisé...

Grinal ferma les fenêtres hérmétiquement, brancha l’appareil, le plaça dans la couronne et se tâta avec insistance le thorax avant de trouver, enfin, l’ouverture recherchée.

– J’espère que mon récepteur n’est pas complètement hors service.

La carte entra aisément et disparut dans la prise. Tout à coup le récepteur capta le signal.

– Allo... allo... Refuge en ligne, répondez.

– Allo, Refuge ! Ici GR3280NL, empereur de Jouan et également bot-empath de cinquième niveau. Bien reçu votre segment de mémoire. Comment avez-vous réussi à survivre ?

Tout d’abord le récepteur resta silencieux, puis se firent entendre des cris éloignés au bout de la ligne.

– Ça marche ! Il s’est même infiltré dans leur société !...

C’était l’année 2142. L’humanité se rétablissait après la Guerre de Dégradation.

 

Molodtsov Dmitri

Lauréat russe du concours d'écriture Cher demain