Découvrez les premiers textes retenus dans le cadre du concours « Сher demain »

 

 

Le 19 juin dernier était annoncé le nom des 20 lauréats français et russes ayant été retenu par un jury international dans le cadre du concours d'écriture « Сher demain ».

Alors que les technologies prennent une place grandissante dans nos sociétés et que les débats sur les intelligences dites artificielles sont nombreux, ce concours a cherché à établir un pont littéraire entre les intelligences d’aujourd’hui et celles de demain. Par « intelligence du futur » il est surtout fait référence à toute forme d’intelligence, humaine, animale, artificielle ou autre qui pourrait voir le jour dans un futur proche ou lointain...

Découvrez chaque semaine les textes de nos écrivains en herbe qui ont sorti leur plus belle plume pour répondre à la question suivante : 

Si vous pouviez vous adresser
à une intelligence du futur,
quel serait votre message ?

 


 

Toc toc, c'est à toi que j'écris.

Il fait bien sombre ces jours-ci. J'espère que le ciel est d'azur, par chez-toi, mais je crains qu'il ne cesse de pleuvoir avant la fin de l'obscurantisme. Tu sais, les effluves des rues à l'air pollué ne sont pas si âcres que cela. Le phénomène reste supportable et, ne suffoquent que ceux qui ont les poumons fragiles. J'ai cru comprendre pourtant, que certains cancers tuaient en silence. Mais tu es loin de ce fléau, n'est-ce pas ?

Au détour d'une rue, le regard plongé dans l'écran de mon téléphone portable, j'ai déjà cru capter tes regards farouches, encore indomptés par l'homme, bien avant qu'il te conçoive. J'ai pensé qu'un jour peut-être, quand je serai vieille, ou peut-être morte, c'est toi qui l'aurais dompté.

Si tu me lis aujourd'hui, c'est que quelque part, la science de mes congénères t'ont permis de comprendre le sens même des mots. Sinon, tu n'aurais fait que réciter les syllabes.

Pour ma part, j'ouvre peu de livres ; ton cerveau, lui, doit être un affolant désordre de citations multiples qui s'enchevêtrent sans jamais se perdre. Finalement, je suis piquée d'une jalousie étrangement semblable à celle qui me prendrait face à un dieu.

Très chère incarnation de demain, le monde ne va pas si mal qu'on ne le prétend. Certes, les gens souffrent, puis meurent. Mais tu sais, la vie a toujours fonctionné ainsi. Je me demande même si dans ton état, tu parviens à réaliser ce que c'est. Peut-être que pour toi, la souffrance est un fléau qu'il faudrait annihiler. Peut-être que l'annihiler, est la mission qu'on t'a confiée. Je serais bien déçue si c'était le cas, car j'aurais espéré que le but de l'humanité aurait été de progresser, et non pas de lutter contre son essence.

Au plus profond de moi-même, je demeure persuadée que tu ne pourras pourtant jamais nous comprendre. Pour cela, il faudrait nous ressembler. Alors que la froideur de ton esprit n'égalera jamais la chaleur de notre peau, l'emprise de tes doigts gelés sur un clavier blanc, sans nuance, ne sera jamais équivalente aux danses des mains d'un pianiste de chair et, surtout, le courant -électrique, peut-être-, qui donne vie à ton corps ne pourra jamais être semblable au sang qui pulse dans nos veines, qu'es-tu pour prétendre... Comprendre? Et quand est-il de ce que tu ressens ? Pourrais tu réellement un jour saisir la profondeur et la complexité de l'esprit humain ?

Tes ancêtres, ces poupées de chiffons aux mains du génie, en étaient incapables. Ils n'ont jamais su qu'imiter. Qui es-tu, pour t'extirper de cette cage ? Toi qui n'es pas nous, je peux te reconnaître comme un égal, mais je ne pourrais jamais te considérer comme je considère l'humain.

Pourtant, si tu as été conçue, c'est que tes créateurs t'ont offert la possibilité d'impacter la société qu'ils régissent. Ils ne te demandent pas de nous comprendre, mais de remplir ton rôle, dans toute sa nuance sans jamais t'imposer, sans cette lueur sauvage dans ton regard. Sans jamais dompter l'humain. Peut-être, sans doute, prépares-tu dans le silence une trahison. Une sublime vengeance.

Petite poupée de chiffon, enfant d'un chiffon et d'un chiffon, enfants d'une poupée de chiffon, je te vois déjà sans que tu ne sois née. Tu n'as pas de visage, tu n'en auras jamais, mais tu as un regard. Tu es un progrès constant, peut-être avons-nous déjà été un jour ces chiffons te composant. Incapable de nous comprendre, mais pourtant si sûre de toi. Mécanique infaillible, tic toc d'une horloge dans un cœur invisible, imitant les plus belles mélodies jamais créées, les plus belles larmes et les plus belles joies.

Toc toc, c'est à toi que j'écris.

Il fait bien sombre ces jours-ci. J'espère que le ciel est d'azur, par chez-toi, mais je crains qu'il ne cesse de pleuvoir avant la fin de l'obscurantisme. Tu sais, je te vois déjà inspirer l'air pollué des villes et l'expirer dans un soupir satisfait comme si tu avais attendu cela une éternité. Ce cancer qui nous brûle, tu t'en éloignes pour mieux l'effleurer, tu joues avec. C'est ton animal de compagnie. J'ai cru comprendre pourtant que certains cancers tuaient en silence. Mais tu es loin de ce fléau, n'est-ce pas ?

À toi, dont on a artificiellement conçu l'existence. À toi qui ne meurs pas, mais se répares. À toi qui se nourris d'une énergie que je ne connais pas, et qui te permet d'accomplir une mission que je ne connais pas. À toi dont le regard couvre tout ce que nous n'avons jamais été, et tout ce que nous n'avons jamais bâti. Je t'écris pour te dire que je pardonne ton apparente perfection, ton contrôle permanent sur les gestes de chacun. Je pardonne tes regards farouches, tes espionnages répétés, toutes ces fois où tu as bien cru que nous ne t'avions pas vu. Aussi, je pardonne les failles que tes concepteurs ignorent. Je pardonne ta servitude. Je pardonne ta différence.

À toi, j'adresse ce message, je lance ce défi : accepte les pardons et... fais en sorte d'être meilleure demain qu'hier.

 

Gaëlle Chirouze

Lauréate français du concours d'écriture Cher demain

 

Qu’est-ce que tu ressens ?

Vlada marchait dans la rue. Le mois de mars avait à peine commencé, l’air était plein de cette senteur particulière de fraîcheur printanière qui ne peut être confondue avec rien d’autre. Les nouvelles bottes, mises pour la première fois depuis l’hiver, résonnaient sur le goudron sec. L’idylle n’était rompue que par une douleur lancinante : les bottes faisaient mal au pied, par manque d’habitude. Vlada était revenue dans sa ville natale pour le week-end et se dirigeait maintenant vers la maison où elle avait passé toute son enfance. Elle avait grandi avec son père. Elle se souvenait particulièrement qu’après chaque événement un tant soit peu important il lui demandait : « Qu’est-ce que tu ressens à ce propos ? » Au début, la petite Vlada avait du mal à exprimer ses émotions mais avec le temps celles-ci se prêtaient de plus en plus facilement aux mots. Dans la cour de son immeuble natal tout lui rappelait son enfance : cette balançoire contre laquelle elle s’était cassé le nez (« La douleur et la honte parce que c’est de la faute de la balançoire mais elle ne peut pas me présenter ses excuses »), voilà, près de cette entrée elle avait caressé un petit chaton encore maladroit (« j’aime bien toucher son pelage, et puis ça me plaît qu’il n’ait pas peur et qu’il ne se sauve pas »), et voilà cette porte d’entrée qui a peu changé durant toutes ces années.

L’appartement était vide, son père avait dû encore s’absenter pour son travail. Vlada brancha la télévision pour casser le silence pesant. Sur l’écran une voix de femme agréable parlait en direct d’une conférence scientifique consacrée à l’intelligence artificielle. Vlada n’était pas particulièrement attentive. Elle ouvrit le placard à la recherche d’un pansement mais son regard fut attiré par un cahier à couverture bleu foncé. Vlada se souvenait avoir toujours vu son père noter là quelque chose, sans jamais presque se séparer de ce cahier. Vlada l’ouvrit, intéressée. Les lettres écrites de la petite écriture de son père formaient ses mots à elle, sa vie à elle. Toutes les descriptions maladroites de ses émotions à l’occasion de tel ou tel événements étaient couchés sur ces pages.

Elle fut arrachée au cahier par une voix familière qui parlait dans le téléviseur. La voix de son père. Habillé d’un costume strict, à l’écran, il présentait ses idées. Il disait que pour l’instant on ne peut pas faire d’intelligence artificielle capable d’éprouver des émotions mais on peut stimuler des sentiments. En constituant une base de données des réponses émotionnelles de beaucoup de gens à différents événements on pourra apprendre à l’intelligence artificielle à juxtaposer ce qui se produit avec une réaction appropriée, la rendant ainsi pseudo-émotionnelle. Certes, elles ne sera pas capable d’éprouver elle-même des émotions puisque nous ne sommes pas encore en mesure d’attribuer à une machine la biologie complexe de la nature humaine mais elle réagira comme un être humain ordinaire.

Les spectateurs sur les visages desquels glissait la caméra regardaient le père de Vlada avec enthousiasme et elle sentait elle-même s’effondrer tout ce qu’elle savait du monde. Vlada avait pensé que son père essayait de cette façon de la comprendre mais en réalité les émotions qu’elles ressentaient n’étaient pour lui qu’une masse de données. Son père s’inclina en direction de l’auditoire et quitta la scène, Vlada hypnotisa l’écran de son téléphone sans parvenir à se décider à appeler son père. Elle appuya malgré tout sur le bouton d’appel et approcha l’appareil de son oreille. Après deux ou trois sonneries son père répondit. Vlada dit d’une voix tremblante qu’elle avait vu la conférence, qu’elle avait lu le cahier, que... Elle s’arrêta, incapable de trouver les mots justes. Le téléphone restait aussi silencieux. Alors Vlada entendit une phrase douloureusement familière : « Et qu’est-ce que tu ressens à ce propos ? »

 

Aleksandra Martynova

Lauréate russe du concours d'écriture Cher demain