Découvrez le texte de Rose-Hélène et «Robert Junior » #concoursCherDemain

 

Cher demain, tu sais, aujourd’hui, certains écrivent à leur "futur moi". Moi, je n'écris pas à mon futur moi, j'écris au futur Toi. Je veux écrire au présent, pour le futur ; mais aussi au présent pour le présent qui, puisque le futur c'est le présent qui vient, le présent qui se vit à chaque picoseconde du mouvement de ma main qui guide le feutre déposant l’encre sur le papier neuf.

 

Tu sais, c’est important de remarquer certains moments dans la vie. J’allais dire "capturer", mais il ne vaut mieux pas brusquer ces temps là en les enfermant. Ces moments-là, quand on les voit arriver, il faut juste les attendre patiemment et les suivre, marcher juste à côté d’eux quelque temps, et puis les laisser aller, à leur guise faire plaisir à un autre qui patiente. L'un de ces moments, je le vit en ce moment, en t'écrivant. J'y ressens le pouvoir de l'écriture, le pouvoir, pendant un temps, de rédiger pour autrui un message, le pouvoir de tisser un lien avec un autre qui n'est pas encore là, et qui découvrira ces mots alors que moi, peut-être, je ne serai plus là. Tant de questionnements me viennent maintenant, qu'est-ce que la présence ? Qu'est-ce que ça veut dire, "être là" ? Ou être absent ?

 

J’espère que tu fais du bien autour de toi, que tu donnes de la joie, que tu sauves des vies. J’espère et je crois bien que tu es de bon conseil et que tu as toujours mille idées à nous proposer, nous, les humains en chair et en os et parfois rafistolés de matières plastiques ou de métal. Toi, contrairement à nous, je suppose que tu es principalement constitué de métal, et puis tu as sans doute en plus des organes comme nous, un visage avec des émotions.

 

Je me demande si tu comprends bien ceux qui t’entourent. Je me demande si tu as des parents, des frères et sœurs, des enfants, et si oui, si tu les côtoies. Est-ce qu’il y a de l’affection entre vous ?

 

Quel est ton métier ? Quelle est ta mission de vie ? Quelle est ton espérance de vie ? Est-ce que tu as déjà vécu un deuil ? Est-ce que toi aussi ça te fait quelque chose de regarder le ciel nocturne étoilé, où que tu sois ?

 

Cela m’intrigue et m’attriste car je crois savoir déjà que tout cela, tout ce que je te demande, tu le connais déjà, tu l’as déjà expérimenté… Est-ce que discuter, communiquer avec toi est facile ? Je ne sais pas…

 

Cher demain, j’aimerais que tu sois un ami pour moi, un ami pour chacun, un ami à qui je puisse faire confiance, j’aimerais que personne ne craigne ta présence. Et pour cela, j’aimerais que ton concepteur, tes créateurs soient autant des confidents que des experts, qu’ils rêvent toujours pour nous tous, pour notre présent futur et notre futur présent, de temps durables et agréables

 

J’ai un message du présent pour toi, une demande qui vient de moi : si tu penses et tu réfléchis comme aujourd’hui je le fais, alors garde à l’idée le bien de l’homme qui sera ton bien aussi. Même si un ingénieur de conférait des capacités à devenir violent, pense par toi-même, agis pour l’homme puisqu’il t’a créé pour cela. Sache que je pense à toi.

Rose-Hélène Morice

Lauréat français du concours d'écriture Cher demain

 

Robert junior

 

– Reste ici, dis-je à Robert. Je ne savais pas encore comment annoncer à sa mère qu’il était vivant. J’espère que son cœur tiendra le coup en apprenant le bonheur qui allait l’envahir tout d’un coup.

Adelina Nikolaïevna pleurait la disparition de son fils depuis plus de deux ans. Ce n’était pas facile pour moi de la rencontrer. Toutes nos conversations allaient sur Robert.

Ma mère de mon proche ami m’attendait, je l’avais prévenue de ma visite.

– Hassan, mon chéri, que s’est-il passé ? J’espère que tout va bien pour toi ?

Je lui dis de ne pas s’inquiéter et la priai de s’asseoir.

– Seulement vous ne me posez aucune question, moi-même je ne sais pas quoi y répondre. Simplement acceptez cela comme un fait.

– Après la mort de mon fils je n’ai plus peur de rien, répondit la femme.

Robert entra. Adelina Nikolaïevna se figea. Elle se leva, ses larmes tombaient sur son tablier. Ensuite elle s’assit et se couvrit le visage de ses mains, pleura. Robert s’approcha, s’accroupit devant elle et dit :

– Maman, maintenant tout ira bien, je serai toujours à côté.

Elle lui caressait la tête et pleurait sans s’arrêter. Je les laissai seuls seule.

 

Nous étions amis avec Robert depuis l’enfance. Quand il mourut lors d’essais en avion supersonique, je mis longtemps à me faire à l’idée de son départ. Chaque jour dans mes pensées je parlais avec mon ami, avant de finalement décider de le faire revenir.

Mon attrait pour la robotique à l’école m’avait amené dans une entreprise secrète de production de mécanismes anthropomorphiques. Il y a 5 ans nous avions appris à installer dans une machine une intelligence émotionnelle et maintenant nos humains-robots ressentaient des émotions eux-mêmes et les identifiaient chez les autres. Non seulement les cyborgs ne se distinguaient pas par leur apparence mais ils réagissaient à la colère, à la joie, à l’étonnement, à la pensée comme les hommes. Ils reconnaissaient l’humeur d’un être humain à la température du corps, au regard, aux mimiques et à l’attitude. Les robots ne se promenaient pas encore dans les rues de la ville. Nous réalisions des commandes pour les services spéciaux de grands pays en fabriquant des sosies de dirigeants de différents pays. Personne, même les membres des gouvernements ne devinaient que lors des rencontres de masse ce n’était pas le président qui intervenait devant eux mais un cyborg ultra-réaliste.

Robert junior, c’est ainsi que j’appelai mon ami recréé. Il vécut six mois dans le bunker de l’entreprise. Je programmai sa mémoire. Robert junior devait savoir tout dans les moindres détails sur la vie de son prototype. Sa base de données comprenait : réseaux sociaux, photographies, listes de musique, photos d’amis et de connaissances avec leurs données, intérêts, travail, films préférés et vocabulaire de mon ami. Je compris que la copie était prête quand Robert junior indiqua sans erreur la date et les détails de notre chute à moto.

 

Je m’efforçai de rendre souvent visite à Adelina Nikolaïevna. À chaque fois, je me sentais coupable d’être vivant. Elle souffrait. Robert était son fils unique. Je compris que le temps était venu de le rendre à sa mère. Pour qu’elle ne soupçonnât rien je fis même à Robert des organes internes. Le cyborg pouvait ingurgiter de la nourriture et un mécanisme imitait en lui le bruit du battement d’un cœur. Parfois cela me mettait mal à l’aise. J’avais déjà moi-même du mal à distinguer le Robert créé du vrai. Pour qu’un organisme artificiel fonctionne normalement il faut lui changer tous les mois sa batterie, chez Robert elle était dans la jambe. Je contrôlais à distance mon ami, il n’y avait aucune panne.

 

Aujourd’hui il faut changer la batterie de nouvel ami. Quand j’entrai Robert lisait un livre et Adelina Nikolaïevna préparait le dîner.

– Hassan, mon chéri ! Tu arrives au bon moment ! Justement nous allions dîner.

La femme était méconnaissable, elle avait même rajeuni.

Pendant qu’elle s’affairait à la cuisine, je changeai rapidement la batterie.

– Robert junior ! Apporte-moi une nappe de l’armoire ! cria Adelina Nikolaïevna.

Quand je partis elle sortit m’accompagner jusqu’à ma voiture en disant à son fils de rester à la maison.

– Pourquoi l’avez-vous appelé Robert junior ? demandai-je.

– Parce que c’est le cadet, l’aîné ne peut plus revenir.

– Donc vous saviez ?

– On ne trompe pas le cœur d’une mère. Je l’ai su dès la première minute. Mais je ne le donnerai à personne, jamais. Contrairement à l’aîné, Robert junior ne se presse jamais nulle part, il est toujours là, à côté. Et je n’ai pas besoin d’avoir peur de vivre plus longtemps que lui...

Tous les parents craignent de voir mourir leurs enfants.

– Hassan ! Viens dîner !

« Nous venons de dîner pourtant », pensai-je, et je compris que j’entendais la voix de ma mère. Je me réveillai. De la cuisine venait l’odeur de mes petits pains préférés et la télé diffusait une émission sur une maison de retraite. Une vieille femme en fauteuil roulant racontait en essuyant ses larmes qu’elle n’avait personne pour lui rendre visite.

 

Cher demain ! Je voudrais qu’il n’y ait plus de personnes seules dans le monde. Nous réussirons forcément à mettre de l’intelligence émotionnelle dans un robot et il cessera de n’être qu’une machine. Nous inventerons pour chaque grand-mère esseulée une petite-fille cyborg qui prendra soin d’elle, l’écoutera, hochera de la tête en signe d’assentiment, rira sincèrement quand la grand-mère racontera pour la centième fois une histoire amusante de sa jeunesse. La petite-fille cyborg lui prendra sa tension, lui versera du thé au miel,lui donnera des nouvelles du monde entier. Elle sera toujours à ses côtés, à chaque minute. Combien de personnes seules handicapées, rivées à leur lit, dans le monde. Elles ont toutes besoin d’amis qui les comprennent, les aiment, même si à la place des veines ils ont des fils électriques. Nous créerons toute une armée de robots bons et invulnérables. Attends-nous, toi, intéressant et émouvant, notre demain !

 

Khassan Nalguiev

Lauréat russe du concours d'écriture Cher demain